Après quatre articles consacrés à notre compréhension de l’apostolique — la grâce, l’apostolat et le Royaume de Dieu ; le sens du terme « apostolique » ; le Réseau Nouvelles Connexions comme réseau apostolique ; puis les centres apostoliques — il nous a semblé intéressant de prolonger cette réflexion par un dialogue.
Cet été, Joseph Mattera a publié avec Thomas Schirrmacher un article intitulé « 7 Reasons Why We Embrace the AAC and Reject the NAR » (« 7 raisons pour lesquelles nous adhérons à l’AAC et rejetons la NAR »). Cette publication nous a particulièrement intéressés, d’autant plus que Joseph Mattera est déjà venu servir au sein du Réseau Nouvelles Connexions et que nous partageons avec lui une même passion pour l’Église, le Royaume de Dieu et la redécouverte de la dimension apostolique.
Dans cet article, Joseph Mattera propose de parler d’« Ancient Apostolic Continuum » (AAC), le « continuum apostolique historique », plutôt que de « Nouvelle Réforme Apostolique » (NAR). Son propos est notamment de rappeler que la dimension apostolique n’a jamais disparu de l’Église et que ce que certains présentent comme une « restauration » contemporaine s’inscrit en réalité dans une continuité historique. Il met également en garde contre certaines dérives et certains excès associés à la NAR.
Cette analyse mérite d’être entendue. Et sur plusieurs points, nous la partageons pleinement. Mais elle nous conduit aussi à poser une question : reconnaître la continuité de l’apostolique doit-il nous dispenser de poursuivre une réforme apostolique ? Nous ne le pensons pas.
Ce qui suit n’est donc ni un désaccord avec Joseph Mattera, ni une tentative de défendre à tout prix une terminologie. C’est une invitation au dialogue. Car nous croyons que la controverse, lorsqu’elle est respectueuse et enracinée dans une même recherche de vérité, peut nous aider à aller plus loin.
Nouvelle Réforme ou Continuité ?
Cet été, Joseph Mattera nous a offert un nouvel article remarquable, dont il a le secret, intitulé : « 7 Reasons Why We Embrace the AAC and Reject the NAR » (« 7 raisons pour lesquelles nous adhérons à l’AAC et rejetons la NAR »).
Quelques mots d’explication s’imposent.
La NAR, ou Nouvelle Réforme Apostolique, est un mouvement qui défend la restauration des ministères apostoliques et prophétiques. Joseph Mattera, quant à lui, préfère parler de continuité à travers ce qu’il nomme l’AAC (« Ancient Apostolic Continuum »), que l’on pourrait traduire par « continuum apostolique historique ».
Pour étayer sa position, il dénonce les excès et les dérives observés dans certains courants de la NAR. Sur ce point, je souscris sans réserve à son analyse.
Il est indéniable que la dimension apostolique a traversé toute l’histoire de l’Église. Dieu a donné, et continue de donner les ministères dont son peuple a besoin, qu’ils soient reconnus, accueillis ou combattus. Cette réalité mérite d’être rappelée avec force.
Joseph Mattera le formule lui-même ainsi : les dons apostolique et prophétique n’ont pas été « restaurés » au XXe siècle puisqu’ils n’avaient jamais été perdus. Il rappelle également que, lorsque le vocabulaire a changé au cours de l’histoire, la fonction a pu demeurer.
Sur ce point, je peux donc dire très simplement : oui.
Cependant, les erreurs parfois graves commises par les partisans d’une théorie ne suffisent pas à en invalider le fondement lorsqu’il est juste.
C’est pourquoi je plaiderais volontiers en faveur d’une véritable réforme apostolique, tout en affirmant avec conviction la continuité de cette dimension dans l’Église.
Il ne s’agit pas de ménager des positions opposées, mais d’aller jusqu’au bout d’une réforme devenue nécessaire.
Et c’est ici que je crois que le débat devient particulièrement intéressant.
Continuité… mais pour quoi faire ?
Si nous affirmons que l’apostolique a toujours existé, qu’est-ce que cette reconnaissance doit produire aujourd’hui ?
C’est là que notre réflexion rejoint et, peut-être, complète celle de Joseph Mattera.
Une compréhension authentique de l’apostolique doit conduire à une transformation profonde de la gouvernance de l’Église, sans aucun compromis avec les logiques de contrôle, d’abus ou de domination.
L’apostolat n’a rien à voir avec ces dérives de l’ego.
Bien au contraire, il crée l’espace et les conditions permettant l’épanouissement de l’ensemble des ministères dans une dynamique communautaire au service de l’Église.
L’autorité apostolique ne se conçoit pas sans le service ; c’est précisément là que réside sa véritable légitimité.
Nous n’avons sans doute pas encore exploré toute la profondeur de ce mystère.
Joseph Mattera insiste lui-même sur le fait que la fonction apostolique ne doit pas être réduite à un titre et rappelle que l’autorité apostolique doit s’exercer dans une logique relationnelle plutôt que dans une hiérarchie organisationnelle.
Nous pouvons donc nous retrouver sur ce point essentiel : la redécouverte de l’apostolique ne peut pas avoir pour résultat la création d’une nouvelle catégorie de dirigeants placés au-dessus des autres.
Elle doit au contraire permettre à l’ensemble du Corps de Christ de fonctionner dans la complémentarité des ministères.
Ne pas se contenter d’un vernis apostolique
Parler de continuité rend justice à la fidélité de Dieu envers son Église, à la permanence de son projet et à sa souveraineté dans l’histoire.
Dieu n’a pas modifié ses desseins face aux résistances humaines ; il a veillé sur son Église et continue de le faire.
Joseph Mattera insiste précisément sur cette dimension historique : il rappelle que l’histoire de l’Église est traversée par des figures et des mouvements qui ont exercé une fonction de réforme, de fondation, de mission ou de renouvellement. Il voit ainsi une continuité de l’action apostolique au travers des siècles.
Toutefois, cette conviction ne doit pas nous dispenser de remettre en question des modes de fonctionnement hérités de siècles de tradition.
Il ne suffit pas d’appliquer un vernis apostolique à des structures inchangées pour apaiser notre conscience.
C’est l’ensemble de nos modèles qui doit être repensé et réformé, en assumant pleinement les conséquences concrètes qu’une telle transformation implique.
Car si l’apostolique est réellement une dimension donnée par Christ à son Église, alors sa redécouverte ne peut pas être seulement sémantique.
Elle doit avoir des conséquences.
- Sur notre manière de gouverner.
- Sur notre manière de former.
- Sur notre manière de travailler ensemble.
- Sur notre manière d’exercer l’autorité.
- Sur notre manière d’envoyer.
- Sur notre manière de concevoir les relations entre Églises et ministères.
- Et peut-être même sur notre manière de penser la place de l’Église dans son territoire.
Continuité et réforme
Ainsi, ne parler que de continuité risquerait de nous priver d’une part de ce que le Seigneur désire pour son Église.
À l’inverse, ne voir que la réforme nécessaire pourrait nous faire oublier la souveraineté de Dieu sur son œuvre.
Il ne s’agit donc pas, à mes yeux, de choisir entre les deux.
La continuité nous rappelle que Dieu n’a jamais cessé d’agir.
La réforme nous rappelle que nous devons encore nous laisser transformer.
La première nous garde d’une fascination pour la nouveauté qui pourrait nous faire oublier ceux qui nous ont précédés.
La seconde nous garde d’une fidélité mal comprise qui consisterait à reproduire indéfiniment des modèles hérités sans plus nous demander s’ils correspondent à ce que Dieu nous demande aujourd’hui.
L’enjeu n’est donc pas simplement de savoir s’il faut dire « restauration » ou « continuité ».
L’enjeu est de discerner ce que nous devons faire de cette réalité aujourd’hui.
Une suite logique à notre réflexion
C’est précisément dans cette perspective que nous avons voulu consacrer les quatre articles précédents à l’apostolique.
Nous avons commencé par parler de grâce, d’apostolat et de Royaume de Dieu, parce que l’apostolique ne peut être compris indépendamment du projet de Dieu pour son Royaume.
Nous avons ensuite essayé de préciser ce que nous entendons par « apostolique », afin de ne pas laisser ce mot devenir une simple étiquette.
Nous avons alors présenté le Réseau Nouvelles Connexions comme un réseau apostolique, en cherchant à expliquer pourquoi nous croyons que les relations entre Églises, ministères et œuvres peuvent servir le dessein de Dieu au-delà des cadres strictement institutionnels.
Enfin, nous avons abordé la question des centres apostoliques, ces lieux d’ancrage, de formation, d’envoi et de rayonnement au service du Royaume dans les territoires.
Ce cinquième article nous permet maintenant de poser une question supplémentaire :
Quelles conséquences sommes-nous prêts à tirer de tout cela ?
Car reconnaître l’apostolique ne peut pas être une fin en soi.
Si Dieu donne encore ces ministères à son Église, alors nous devons aussi accepter de nous laisser interpeller par ce qu’ils impliquent.
Nous devons accepter de revoir nos fonctionnements.
De repenser nos modèles.
De renoncer à certaines habitudes.
D’interroger nos conceptions de l’autorité.
Et de chercher comment créer les conditions permettant à l’ensemble du Corps de Christ de parvenir à sa maturité.
En marche…
Nous sommes reconnaissants à Joseph Mattera de nous avoir donné l’occasion de poursuivre cette réflexion.
Il nous semble que nous pouvons affirmer avec lui la continuité de la dimension apostolique dans l’Église tout en continuant à plaider pour une véritable réforme apostolique.
Ce n’est pas ménager la chèvre et le chou.
C’est peut-être simplement reconnaître que deux vérités peuvent être tenues ensemble.
Dieu a toujours été à l’œuvre dans son Église.
Et Dieu nous appelle encore à avancer.
Marchons donc vers une réforme profonde, humble devant Dieu et devant les hommes, sans perdre de vue la continuité de son dessein à travers les siècles.
Jean-Marc Potenti, Septembre 2026

